Contes de Limeyrat page 1

Retour à l'accueil 

Contes de Limeyrat et de sa banlieue proche

bandeaucontes.jpg

      Les contes sont mis en ligne au fur et à mesure de leur lecture ou racontade dans le cadre des animations de la bibliothèque.

Contes actuellement en ligne :

PAGE 1

- Maricou la sotte et jeantou le sot

- Monsieur de Couranazel ou la princesse prétentieuse

- Les trois prétendants

- Le Jeantou de la Fragette

PAGE 2

- Les deux frères

- Le vieux chêne est tombé

- Le merveilleux voyage du sieurdu Chalard

- Les dix pas du paysan

La bibliothèque propose aussi un rayon "contes". À signaler : CONTES DE DORDOGNE de Michel COSEM.

bandeau-maricou-jeantou

 Les histoires de sots sont des grands classiques du conte facétieux. On les retrouve dans toutes les régions, et donc en Périgord, tant il est bon, ici comme ailleurs, de penser qu’il y a encore plus sot que soi... En voici deux, que j’ai liées l’une à l’autre... Elles sont inspirées de contes différents recueillis par Claude Seignolle et ont été lues à deux voix le vendredi 21 octobre 2011 aux deux classes de l’école de Limeyrat. D. B.

Maricou la sotte

Non loin de la vieille ville de Périgueux, vivaient dans les temps les plus reculés un homme et sa fille. La fille s’appelait Marie mais elle était si sotte qu’on ne l’appelait que Maricou la Sotte. Elle était si sotte que jamais son père ne la laissait seule. Un jour, pourtant, il fut bien obligé de s’absenter, pour une affaire importante dont j’ai oublié la raison. 

 Avant de partir, il lui dit :

“Tu auras trois choses à faire, aujourd’hui : garder notre truie, mettre les châtaignes à sécher sur la claie, au-dessus du four, et emmener paître la vache au pré.”

Et il partit.

maricou-et-sa-truie

Pendant qu’elle gardait sa truie, devant la maison, Maricou la Sotte, vit passer un jeune homme. Pour faire le malin, celui-ci s’approcha de la truie, lui caressa le dos en disant : “Minô, minô ...

- Comment ? s’exclama Maricou la Sotte, c’est votre marraine ?

- Eh oui, lui répondit le jeune homme qui avait compris qu’il avait affaire à une sotte, et je viens la chercher pour l’amener à ma noce, parce que je me marie aujourd’hui...

- Mais bien sûr, elle ne peut pas manquer le mariage de son filleul, reprit la sotte. Cependant, elle ne peut pas y aller comme ça, toute nue : je vais vous donner tout le tissu que nous avons à la maison, pour que vous lui fassiez tailler une belle robe.”

Et le jeune homme s’en fut,  emportant la truie et tout le tissu de la maison.

Alors, Maricou la Sotte pensa à la deuxième recommandation de son père : mettre les châtaignes à sécher au-dessus du four. Les châtaignes étaient là, dans une grande caisse, par terre... Il s’agissait de les monter dans une claie, accrochée au-dessus du four.. Pour cela, Maricou prit une fourche. Et fourche que je te fourche... Mais elle avait beau y mettre tout son cœur, à chaque fois, la fourche était vide. Passa alors un deuxième jeune homme :

“Je donnerais bien, lui dit Maricou, tout l’argent de la maison à qui pourrait m’indiquer comment monter plus rapidement mes châtaignes sur la claie...

- Bien, dit le jeune homme, voici le moyen : garnis-en un panier, grimpe à l’échelle et vide ton panier sur la claie.

- Grand merci, lui dit la sotte, jamais je n’aurai imaginé une solution aussi ingénieuse : voilà l’argent promis !”

Et le jeune homme partit, emportant tout l’argent du père, jusqu'à son dernier centime.

Puis Maricou la Sotte se souvint qu’elle devait emmener la vache au pré. En sortant la vache de l’étable, elle vit que le toit de la maison était couvert d’herbe ( À l’époque, dans les campagnes, les toits n’étaient pas couverts de tuiles ou d’ardoises, comme maintenant, non, ils étaient couverts de chaume, c’est-à-dire de paille. Et au bout d’un certain temps, eh bien, les petites graines portées par le vent qui s’étaient déposées sur le chaume venaient à germer et c’est comme ça qu’on pouvait voir de l’herbe sur les toits...) .

Bon, donc, comme le toit était couvert d’herbe, Maricou la Sotte se dit qu’il était inutile de se fatiguer à mener la vache jusqu’au pré. Et elle se mit à pousser sa vache sur le toit. Et elle la poussait fermement, pour l’empêcher de tomber. 

Comme il était midi, la Maricou eut faim et voulut descendre à la cuisine pour se préparer un petit repas.

Comment faire pour qu’en son absence la vache ne tombe pas de ce toit pentu ? Maricou eut une idée (elle qui d’habitude n’en avait pas) : elle attacha sa vache à une corde, passa cette corde par la cheminée et, une fois dans la cuisine, attacha la corde à sa taille. Comme ça, pensait-elle fière d’elle, je retiendrai la vache si elle s’avise de tomber... 

Eh bien justement, la vache, elle s’y avisa, de tomber ! Et comme elle était beaucoup plus lourde que cette sotte de Maricou, celle-ci fut entraînée : elle monta dans la cheminée jusqu’aux trois quarts ! 

Entendant ses cris, un jeune homme qui passait par là comprit ce qui s’était passé et il coupa la corde... Plouf, la Maricou tomba sur la marmite. Les braises et les tisons furent éparpillés dans la maison qui commença à s’enflammer. Maricou sortit, sans même tenter d’étouffer le feu naissant et elle alla s’asseoir sur le chemin, pour attendre le retour du père.

Quand le pauvre père arriva, la maison était déjà à moitié consumée. Il vit que la vache agonisait, les membres brisés. Il vit que sa truie avait disparu. Il se jeta dans les flammes pour sauver son argent mais celui-ci aussi avait disparu, comme d’ailleurs le tissu. 

Je vous laisse imaginer la colère qui le prit. Colère, je ne sais pas si c’est le mot : il faudrait inventer un mot beaucoup plus fort pour décrire le sentiment qui s’empara de lui...

Il se jeta sur sa sotte de fille qui venait de le ruiner définitivement afin de lui briser les os comme elle le méritait. Mais la Maricou, si elle était sotte, n’en était pas moins vive : et cours que je te cours, les voilà galopant sur les chemins, la Maricou devant, tenant son jupon à deux mains pour mieux filer, son père derrière poussant d’horribles jurons et brandissant un bâton noueux d’aubépine...

On les vit ainsi prendre la direction de l’est, passer en hurlant devant le château de Lieu-Dieu. On les vit encore traverser Sainte Marie de Chignac en jurant, puis Saint Pierre en vociférant.  Bref, vous l’avez compris, ils remontaient la vallée du Manoire... Quelques lieues avant la source de cette petite rivière, la Maricou quitta le chemin et, hop, s’enfonça dans les fourrés.

N’en pouvant plus, son vieux père s’arrêta là, jetant encore à sa fille quelques injures bien senties...

La suite de l’histoire ? ... Tout ce que j’en sais, c’est que le vieil homme ne revit jamais sa fille, Maricou la Sotte (ce qui valait mieux pour elle), et que, pour chacun, elle avait dû finir comme elle le méritait : dévorée par les loups...

Et cric, et crac, ce conte est-il vraiment dans le sac ?

 

Jeantou le Sot

 

Comme vous le savez tous, dans la région de Brive, il ne manque pas de sots. Eh bien, il y en avait un qui était encore pire que tous les autres, c’était Jean. Il était si sot que même ses voisins (qui pourtant n’étaient pas eux-mêmes bien malins) ne l’appelaient que Jeantou le Sot...

Ce Jeantou le Sot vivait dans une ferme avec sa vieille mère. Un jour, celle-ci lui dit : “Jeantou, va donc au moulin avec notre mule pour faire moudre ce sac de grain”.  Et, caressant le museau de la mule, elle ajouta, à son intention et pour lui donner du courage : “Pour un sac, un petit picotin” (Elle voulait faire comprendre à la bête qu’elle serait récompensée de son travail par une poignée de grains).

En chemin, le Jeantou rencontra un groupe de paysans qui semaient leur blé à pleines mains. Comme Jeantou parlait à tort et à travers, il leur cria : “Pour un sac, un petit picotin !” Bien sûr, les paysans comprirent que le Jeantou leur annonçait qu’ils n’auraient pour toute récolte qu’un picotin. Et comme ils étaient fort superstitieux, ils se mirent très en colère. Ils se saisirent de pierres et lui crièrent : “Tira te d’aqui, Jeantou le sot, tira te d’aqui !

- Trot’ mula, sem pas benvist aqui.” Et le Jeantou rentra chez lui.

Sa mère lui demanda pourquoi il était déjà de retour. Jeantou lui raconta son aventure.

“Que tu es sot, lui dit sa mère, ce n’est pas cela que tu aurais dû dire. Tu aurais du leur crier : À pleine charrette ! À pleine charrette ! Voilà qui leur aurait fait plaisir.

- Je m’en souviendrai, Mère.”

Et le Jeantou reprit la route du moulin. En chemin, il croisa deux hommes qui emportaient dans une brouette leur chienne crevée pour l’aller enterrer. Jeantou leur cria :” À pleine charrette ! À pleine charrette !”

Les deux hommes qui étaient fort tristes de la mort de leur chienne comprirent que le Jeantou leur souhaitait de voir ainsi mourir tous leurs autres chiens, aussi se mirent-ils très en colère. Ils se saisirent de pierres et lui crièrent : “Tira te d’aqui, Jeantou le sot, tira te d’aqui !

- Trot' mula, sem pas benvist aqui. " Et le Jeantou rentra chez lui.

“Encore toi, lui dit sa mère. Raconte-moi ce qui t’est arrivé.

Que tu es sot, lui dit-elle quand son fils lui eut raconté son aventure, ce n’est pas ça qu’il fallait dire, c’est : Traînez-la à la fosse ! Traînez-la à la fosse !

- Je m’en souviendrai, Mère.”

Et le voilà reparti pour le moulin, avec sa mule et son sac de grain. En chemin, il rencontre une noce. 

“Traînez-la à la fosse ! Traînez-la à la fosse !”  cria le Jeantou au jeune marié qui ouvrait la marche, sa jeune épouse à son bras. Bien sûr, toute la noce, les mariés, leurs témoins, les parents, les invités et même le curé et son sacristain, tous se mirent très en colère. Ils se saisirent de pierres et crièrent : “Tira te d’aqui, Jeantou le sot, tira te d’aqui !

- Trot’ mula, sem pas benvist aqui.” Et le Jeantou rentra chez lui.

À ce moment-là, le Jeantou, je ne sais pas trop ce qui lui passa par la tête. Sans doute avait-il compris que l’histoire allait mal finir pour lui... Toujours est-il qu’au lieu de rentrer chez lui, Jeantou prit la direction de l’ouest et, trotte que je te trotte, on le vit passer la Vézère à gué, à Terrasson - il n’y avait pas encore de pont à cette époque. On le vit encore traverser le bourg d’Azerat. Puis il gravit une longue côte et s’enfonça dans les fourrés.

 

les-sots

Là, au détour d’un taillis, il rencontra une jeune fille. Elle se nommait Maricou. Il en tomba fou amoureux. Maricou, de même, fut prise d’amour pour le Jeantou. De leur union naquirent beaucoup d’enfants qui gardèrent en héritage toutes les qualités de leurs parents. Et tout ce petit monde fonda un village, à l’endroit même où le Jeantou et la Maricou s’étaient rencontrés la première fois...

Voilà, mon histoire est finie...

Ah non, encore un mot : les historiens de nos jours sont très partagés à propos de ce village : certain disent que c’est celui de Limeyrat, d’autres penchent pour Fossemagne, d’autres tiennent qu’il s’agit d’Ajat, d’autres encore Saint Antoine d’Auberoche... Moi, j’ai idée que c’est plutôt Thenon, mais je n’en suis plus sûr que ça...

 

Et cric et crac, cette fois, mon conte, il y est bien, dans le sac !

 

bandeauMdeCournazel

Librement inspiré du conte "Le roi veut marier sa fille",  recueilli à Siorac, Dordogne, par Claude Seignolle, Contes du Périgord, contes merveilleux et facétieux, éditions Maisonneuve et Larose, raconté le vendredi 11 février 2011 aux deux classes de l'école de Limeyrat. Adaptation Didier Ballesta.

Monsieur de Cournazel était un riche propriétaire qui possédait une gentilhommière dans le vieux bourg de Bauzens. Ses terres s’étendaient depuis les hauteurs de Thenon jusqu’aux confins de Brouchaud et de Limeyrat...

Il était amoureux, cet homme. Follement amoureux. Seulement, voilà, ce n’était pas réciproque, parce que celle qu’il aimait était la fille d’un roi. Elle était d’une beauté inouïe mais était tout aussi prétentieuse qu’elle était belle.  Et elle disait que pour rien au monde elle ne voudrait de ce petit Monsieur de Cournazel, pas même pourcirer ses chaussures... pas même pour lui laver les pieds...

Ne pouvant marier sa fille puisque celle-ci rejetait avec mépris tous ses prétendants, le roi eut une idée : la donner à quiconque découvrirait la nature d’une “chose mystérieuse”... (Pour ne rien vous cacher, à vous qui m’écoutez, cette “chose mystérieuse”, c’était la peau d’un pou farci... et vous en conviendrez, ce n’était pas là chose facile à découvrir..).

Et le roi était si content de sa trouvaille qu’il s’esclaffait à sa fenêtre, riant par avance de la tête des prétendants soumis à une épreuve aussi difficile... Il en riait si fort en se racontant tout haut sa bonne idée que Monsieur de Cournazel, qui traînait par là dans l’espoir d’apercevoir son aimée apprit le secret avant tout le monde.

 

le-prince-des-mendiants

Quand vint le jour de l’épreuve, tous les seigneurs du Périgord étaient là. Monsieur de Cournazel aussi, bien sûr. Mais lui, il n’était pas venu à cheval. Non. Il avait choisi un âne ! Il n’avait pas revêtu ses plus beaux habits. Non.  Il s’était vêtu de haillons ! Et il se présenta comme étant le “Prince des mendiants”.

Chacun des riches prétendants essaya de découvrir ce qu’était cette “chose mystérieuse”. Mais aucun n’y parvint. Alors, on fut bien obligé de laisser tenter sa chance au dernier, à ce “Prince des mendiants”. 

Bien sûr, M. de Cournazel donna la bonne réponse. Le roi fit une grimace de dépit, la belle princesse s’évanouit de dégoût, mais «une parole est une parole»  : Le roi fut bien obligé de donner sa fille au “Prince des mendiants” et sa fille fut bien obligée de l’accepter.

Alors, Monsieur de Cournazel chargea la princesse sur son âne en s’en revint chez lui. Pendant qu’ils cheminaient ainsi, au rythme lent de l’âne, la princesse eut tout le temps d’observer le paysage et elle demanda au Prince des mendiants à qui étaient les riches terres qu’elle traversait (il faut vous dire qu’à cette époque, le paysage ne ressemblait pas du tout à ce que nous pouvons voir maintenant sur le Causse de Limeyrat. À la place de la forêt de chênes pubescents, il y avait, derrière les murets de pierres sèches, des vignes donnant un vin fort apprécié, il y avait aussi des champs de céréales, des troupeaux de moutons. On pouvait voir tout un peuple de paysans et d’artisans occupé à travailler au service de M. de Cournazel. Bref, il y avait là beaucoup de richesse. Le Prince des mendiants lui répondit donc que ces belles terres appartenaient à un riche propriétaire, qui était par ailleurs un homme juste et bon, nommé Monsieur de Cournazel...

 

la-cabane-de-pierres-sèches

Au lieu de rentrer dans sa belle et riche gentilhommière de Bauzens,  M. de Cournazel amena sa princesse dans une cabane de pierres sèches qu’il possédait, près d’un antique dolmen...

Là, il lui expliqua qu’il était pauvre parmi les pauvres, que donc elle serait obligée de travailler pour subsister et que justement, elle pouvait se louer comme dernière domestique chez ce bon M. de Cournazel...

Elle n’osa pas refuser à ce prétendant qui l’avait gagnée de si belle manière et partit s’offrir au majordome de M. de Cournazel. Celui-ci accepta de l’embaucher à condition qu’elle consentit à accomplir les plus basses besognes. Ainsi, chaque matin, elle devrait cirer les bottes de M. de Cournazel. Chaque soir, elle aurait à lui laver les pieds. Et entre les deux, il lui faudrait travailler dur.

 

elle-lui-lave-les-pieds

Et c’est ce qu’elle fit pendant sept jours, passant la journée avec M. de Cournazel et la nuit, dans la pauvre cabane de pierres sèches avec le Prince des mendiants, sans même se douter qu’il s’agissait d’une seule et même personne. Et malgré la dureté du travail qu’elle accomplissait dans la belle gentilhommière, c’est avec plaisir qu’elle voyait arriver le petit jour qui lui permettait de quitter sa cabane de froidure pour regagner la riche demeure aux beaux meubles, aux tentures luxueuses et où brûlait un bon feu de grosses bûches. 

Au huitième jour, M. de Cournazel lui demanda si par hasard, elle ne voudrait pas de lui comme époux. La pauvre princesse pensa d’abord qu’il se moquait d’elle mais, devant son insistance, elle lui dit en sanglotant qu’elle accepterait avec bonheur mais qu’hélas, elle était à un autre, qui l’avait gagnée et qu’elle ne pouvait pas trahir la parole de son père... 

Alors, M. de Cournazel enleva ses beaux habits et revêtit ses loques de Prince des mendiants : “Certes, tu es à moi, lui dit-il, mais je préférerais que tu sois mienne par choix plutôt que par obligation : aujourd’hui, je te rends ta liberté.”

Le soir même, on célébrait la noce. La  princesse ne fut plus jamais prétentieuse et comme elle avait travaillé dur aux cuisines, elle fut une maîtresse très agréable pour ses domestiques.

 

Cette histoire, je la tiens d’une très vieille dame de Bauzens dont l’arrière-arrière grand-mère avait précisément travaillé aux cuisines, chez M. de Cournazel. 

 

Une image du dolmen de peyrelevade et de la cabane de pierres sèches, sur WikipédiaICI.

 

bandeau les trois prétendants

Librement inspiré d'un conte italien,"le raisin salamand", recueilli en Toscane par Italo Calvino (adaptation Didier Ballesta), raconté le lundi 18 octobre 2010 aux deux classes de l'école de Limeyrat.

 Il arriva cette année-là, dans le charmant village de la Pinolie, paroisse de Limeyrac, un événement tout particulièrement exceptionnel : le même jour, au même instant, par une douce après-midi du doux mois de juin, naquirent trois garçons dans trois familles différentes.

Un an plus tard, jour pour jour, une fille venait au monde sur le côteau d’en face, à Brugère.

Les trois garçons, en grandissant, s’entendaient à merveille. C’étaient  des gouyats beaux et forts, aimant à rire et ne rechignant pas au travail. Ils devinrent inséparables, travaillant tous trois ensemble à tour de rôle à la ferme de leurs parents respectifs.

Quand ils n’étaient pas aux champs, ils partageaient leurs jeux avec la fille de Brugère qui aimait comme eux arpenter landes et taillis, pêcher la grenouille et se régaler de fraises des bois.

Et ainsi passaient les jours jusqu’à cet âge où les jeux entre garçons et filles perdent de cette insouciance qui caractérise l’enfance. Les trois garçons en pinçaient pour la fille !

(Je veux dire par là qu’ils en étaient tous trois fous amoureux)

Ils s’en allèrent faire leur demande auprès du père. Bien embarrassé, celui-ci leur proposa de revenir le lendemain : il leur ferait alors connaître sa décision.

Le père prit l’avis de sa fille. Hélas, elle n’en avait point, incapable qu’elle était de faire un choix entre ses trois amis.

Aussi, le lendemain, quand les trois prétendants vinrent le voir, le père leur dit :

«Je suis bien en peine de choisir l’un ou l’autre d’entre vous trois et je m’en voudrais de briser votre belle amitié. Je vous propose donc une épreuve qui permettra de vous départager : à celui qui me rapportera de Bordeaux le cadeau le plus étonnant, je donnerai la main de ma fille.»

Et les voilà partis pour Bordeaux. Je vous passe les détails du long voyage.

Arrivés à Bordeaux, ils s’installèrent dans une auberge et, chacun de son côté s’en alla chercher du travail afin de gagner quelque argent permettant d’acheter ce fameux cadeau qui saurait étonner le père de l’aimée. Ils convinrent de s’attendre avant de repartir pour Limeyrac.

 

port de bordeaux

Le premier trouva une place de portefaix, sur les quais. Un navire arriva, en provenance de Turquie. Ses soutes étaient pleines de marchandises. Le déchargement dura plusieurs jours.

En guise de paie, le garçon se vit proposé de choisir un tapis. Il expliqua sa déception : ces tapis sont certes plus beaux que ceux du père de son aimée, mais on peut douter que ce dernier trouve ce cadeau réellement «étonnant».

-- Alors choisis celui-ci, lui dit l’armateur. Il ne paie sans doute pas de mine mais c’est un tapis volant. Tu t’installes dessus et il t’emmène où tu veux à la vitesse de la pensée.

Le garçon prit le tapis, remercia et rentra à l’auberge où, comme promis, il attendit ses deux compagnons.

vieille rue Bordeaux

Le second trouva un emploi chez un riche marchand de la rue Sainte Catherine dont la boutique regorgeait des objets les plus hétéroclites venus du monde entier. Quand la semaine fut finie, le marchand, en guise de paie, lui proposa de choisir l’un des articles de la boutique. Le garçon était désemparé. Il y avait là de bien belles choses, mais sauraient-elles étonner le père de son aimée ? Il s’en ouvrit au marchand.

(Je veux dire par là que le garçon parla au marchand pour lui exposer ses doutes.)

-- Alors choisis cette longue-vue, lui dit ce dernier. Elle ne paie peut-être pas de mine, mais c’est une longue-vue magique, qui permet de voir à plus de mille lieues, même à travers les murs.

Le garçon prit la longue-vue, remercia et rentra lui aussi à l’auberge.

vendanges dans le médoc clément boulanger

Le troisième, quant à lui, n’avait rien trouvé d’autre que de participer aux vendanges d’un château proche.

Les vendanges terminées, le vigneron, en guise de paie, proposa à chacun de repartir avec son lot de bouteilles. Le garçon expliqua sa déception : ce vin est certes meilleur que celui de Brugère, mais qui peut croire que le père de son aimée trouverait ce cadeau réellement «étonnant».

-- Alors choisis cette bouteille, lui dit le châtelain. Elle ne paie sans doute pas de mine mais son vin est magique. Il a le pouvoir de ramener les mourants à la vie.

Le garçon prit la bouteille, remercia et rentra à l’auberge où il retrouva ses deux compagnons.

Tous trois se racontèrent leurs aventures, montrèrent le cadeau qu’ils comptaient faire, en omettant, bien entendu, de parler de ses vertus magiques.

Comme il montrait sa longue-vue, le deuxième garçon la porta à son oeil et la dirigea en direction de Limeyrac. Il ajusta la vision... observa la maison de son aimée... et se mit à pousser de grands cris.

Elle se meurt

-- Qu’as-tu ? lui demandèrent ses compagnons.

-- Hélas, mes amis, j’ai vu notre aimée : elle est au lit, pâle comme la mort, son père et sa mère sont en larmes et le curé est déjà en route pour lui administrer les derniers sacrements.

-- Montez sur mon tapis, dit le premier garçon. Et c’est ce qu’ils firent.

L’instant d’après, ils étaient dans la cour de la maison. Ils se ruèrent dans la chambre. Le troisième garçon déboucha sa bouteille, en fit boire une première gorgée à la jeune fille. Déjà, les couleurs lui revenaient. À la deuxième goulée, elle sourit, et à troisième, elle se leva, fraîche comme une rose, et commanda qu’on lui apporte un solide repas...

-- C’est moi qui ai gagné, s’écria le troisième garçon : sans mon vin, notre aimée ne serait plus de ce monde à cette heure.

-- Pas du tout, répliqua le second : sans ma longue vue, nous n’aurions rien su. C’est donc grâce à moi si elle est vivante à cette heure.

-- Dites-moi un peu ce que vous auriez pu faire avec votre vin et votre longue-vue s’il n’y avait eu mon tapis ? s’étrangla le premier. Où donc seriez-vous à cette heure ?

La père comprit que l’épreuve qu’il avait imaginée n’avait servi à rien : il était vraiment impossible de départager les trois prétendants ; la querelle qu’il espérait éviter était repartie de plus belle. 

Alors il leur dit :

-- Gardez-donc pour vous vos cadeaux, mes amis. La main de ma fille, je m’en vais la donner à un quatrième prétendant, vous savez, le garçon de la Chozedie. Bien sûr, il est venu les mains vides, lui, mais qu’à cela ne tienne : pendant votre absence, ma fille en est tombée folle amoureuse, et c’est cela qui compte, n’est-ce pas ?

 

Avis aux enseignants qui viennent très fréquemment visiter cette page dans l'espoir d'y trouver le texte original du conte "Le raisin salamand" tel que l'a retranscrit Italo Calvino - traduction de l'italien Nino Frank. Nous pouvons le leur faire parvenir en format PDF sur demande de leur part auprès de la bibliothèque biblimeyrat@laposte.net , surtout s'ils ont l'intention de partager un agréable moment de littérature avec leurs élèves et non d'utiliser ce texte à des fins de dictée orthographique ou autre exercice d'évaluation...

 

bandeauJeantou

Librement inspiré d'un conte italien recueilli par Italo Calvino (adaptation de Didier Ballesta), ce conte a été raconté le lundi 12 avril 2010 aux deux classes de l'école de Limeyrat.

Vous le savez : autrefois, les paysages que nous voyons aujourd’hui n’étaient pas du tout les mêmes. Tel bois impénétrable était alors un champ cultivé, tel pré une vigne...

Eh bien, il en va de même du lieu-dit «la Fargette», à Limeyrat. À l’époque dont je vous parle, il n’y avait pas l’école Gabriel Moulinier. Non. Même la vieille et belle maison, à côté, l’ancien presbytère, n’était pas encore bâtie. Et je ne vous parle pas des pavillons HLM, beaucoup plus récents, ceux-là...

Bon, à l’époque dont je vous parle, il n’y avait à la Fargette que deux maisons. Et quand je dis «deux maisons», je ferais mieux de dire «une maison et demi», parce que, pour dire vrai, il y avait une vraie maison, celle du propriétaire des terres, le seigneur de la Fargette et, pas loin, à peu près où est l’école aujourd’hui, une toute petite chaumière, une masure minuscule, même. 

C’est là que vivait une mère avec son fils, le Jeantou. Pour survivre, la pauvre femme louait ses bras au seigneur de la Fargette, jouant les utilités : cuisinière, lavandière, femme de ménage ou employée agricole, selon les besoins, selon les saisons, en échange du gîte - la masure qui appartenait au maître - et d’un peu de pain.

Un jour, la bonne dame en se rendant à son travail trouve au bord du chemin un louis d’or... Elle qui n’avait jamais rien eu : la voilà qui se prend à rêver.

Que faire avec ? Acheter une vache qui, chaque jour, donnerait son lait ? Mais où la faire paître ? Toutes les prairies appartiennent au maître... Et pour l’étable ? Il ne saurait même être question de l’abriter avec eux dans la maison : elle n’y tiendrait pas toute entière !

Alors quoi ? Acheter de quoi bâtir une étable adossée à la masure ? Oui, mais, après, il n’y aura plus assez de sous pour acheter la vache...

Bon , à ce moment, la mère, elle a une idée : ce louis d’or, elle va l’utiliser pour l’instruction de son Jeantou. Un enfant instruit saura bien après gagner de l’argent et offrir enfin à sa pauvre mère une vie décente...

Et ça, éduquer son fils, elle va le demander au seigneur de la Fargette : elle sait bien pour avoir fait le ménage chez lui que ce dernier a une bibliothèque, enfin, disons qu’il possède trois livres bien mis en valeur sur une étagère, dans la pièce principale. De toute manière, c’est le seul à des lieues à la ronde qui sache lire. 

Celui-ci accepte : contre le louis d’or, il accueillera le Jeantou une heure par jour pendant toute une année pour lui apprendre à lire, à compter... et toutes les choses qu’il voudra bien apprendre.

 

education.jpg

Seulement, voilà, le Jeantou, c’était pas son affaire, les études. Il avait toujours la tête ailleurs. Où ? Personne n’aurait pu le dire tant il semblait absent. Si bien qu’au bout de l’année, il ne savait toujours pas reconnaître le A du B, et si vous lui demandiez combien font 1 plus 1, il vous regardait avec de grands yeux vides, et c’est tout.

Alors, quand cette année d’études se termine, pensez donc s’il est content, le Jeantou. Il rentre chez lui en riant, en battant des mains , en sautillant comme un cabri. Mais il lui faut bien vite déchanter, parce qu’il y en a une qui n’est pas contente, mais alors pas contente du tout : c’est sa mère, qui vient de dépenser son louis d’or en pure perte. Elle prend une badine bien souple et se met à lui fouetter les jambes avec entrain.

Jeantou lui dit : «Arrêtez, mère. Je m’en vais partir de par le vaste monde et vous verrez : je saurai vous rendre riche.»

 

parlevastemonde.jpg

Et il s’en va, la laissant là, toute bête, sa badine à la main.

Un jour, qu’il chemine ainsi de par le monde, Jeantou avise un verger qui n’est protégé par aucun mur. Il y a là un magnifique poirier. Le Jeantou grimpe dans l’arbre et se met à se régaler de fruits.

Un ogre arrive : c’était lui le propriétaire des lieux.

«Hu hu, ça sent la chair humaine par ici» dit l’ogre.

«Eh bien sûr, que veux-tu que ça sente ? ça ne peut pas sentir le magret de canard, puisque je suis un humain qui chemine de par le vaste monde et non pas un canard qui patauge dans la basse cour.» lui répond tranquillement le Jeantou.

L’ogre - il en est des ogres comme des humains : il y en a beaucoup de féroces, mais certains sont très civilisés - l’ogre, donc, apprécie la réponse de Jeantou : il décide de garder ce garçon auprès de lui et de s’en occuper. 

Le temps passe. Tout va bien. Jeantou aide l’ogre dans ses travaux. En échange l’ogre partage tout : les repas de tous les jours aussi bien que les festins de fêtes, l’eau claire du puits comme le bon vin des barriques.

Mais voilà qu’un matin, le Jeantou se met à pleurnicher :

-- Ma pauvre mère, je l’ai abandonnée à son triste sort : quel mauvais fils je fais !

-- Tiens, lui dit l’ogre, comme tu m’as bien aidé, je vais te faire un cadeau : amène à ta mère cet âne, et elle sera enfin riche. Il suffit de dire « lâche, lâche, lâche tout !». L’âne videra aussitôt ses intestins. Et ce qui tombera, ce sera des pièces d’or. Je te donne un conseil avant que tu ne partes : attends d’être arrivé pour faire cela.

Bon, le Jeantou part, tirant son âne par le licol, mais vous pensez bien, curieux comme il est, le Jeantou, il ne peut pas s’empêcher de vérifier si ça marche. Dès qu’il a passé le premier virage, il prononce la phrase magique et vraou ! voilà une bonne trentaine de pièces d’or grosses comme ça qui tombent de derrière la queue de l’âne. Jeantou les fourre dans ses poches, dans ses chausses, sous son béret, enfin partout où il peut.

Et il repart. 

Et le voilà qui fatigue, avec tout cet or qui lui alourdit la marche. Il arrive à Ajat. 

-- Je m’en vais passer la nuit à l’auberge, je finirai d’arriver demain, se dit-il.

Et, posant quelques poignées de pièces sur sa table, il s’adresse au tavernier:

-- J’ai de quoi payer : prépare-moi un festin digne d’un roi et réserve-moi ta meilleure chambre.

-- Et d’où te vient tout cet or, Jeantou ? demande l’hôtelier qui connaissait bien la famille pour être pauvre parmi les pauvres.

Jeantou lui raconte son aventure.

-- Repose-toi bien, mon petit, commence à boire tout ton saoul. Pour ma part, je m’en vais mettre à l’étable ton compagnon : un âne si précieux ne passe pas la nuit attaché à l’anneau, devant la taverne.

Et bien sûr, pendant la nuit, tandis que Jeantou dort comme un bienheureux, le rusé tavernier remplace l’âne magique par un autre, normal, mais en tous points semblable.

Quand Jeantou arrive chez sa mère, le lendemain, il la trouve assise sur son tabouret. La pauvre a fait la lessive depuis plusieurs jours chez le seigneur de la Fargette et c’est peu dire qu’elle est «lessivée».

Jeantou s’empare de la nappe de la table et, avant que sa mère n’ait pu réagir, il la pose par terre, derrière son âne.

-- Tu vas voir ce que tu vas voir, lui dit-il. Et il prononce la phrase magique : «Lâche, lâche, lâche tout».

Mais rien ne se passe, l’âne ne veut rien entendre. Jeantou, au cinquième essai perd patience : Il se saisit d’un barrancou et se met à rosser la pauvre bête.

Celle-ci, finalement, sous le coup de la peur, lâche ce qu’elle avait dans les intestins. Et voilà la nappe toute souillée de crottin... Encore de la lessive à faire !

La fureur lui faisant retrouver quelque peu ses forces, la mère arrache le barrancou des mains de son fils et se met à le rosser avec autant d’entrain que ce dernier en avait mis avec l’âne.

 

l'ogre-copie-1

Jeantou se sauve et rentre tout penaud chez l’ogre.

La vie reprend jusqu’au jour où Jeantou se remet à pleurnicher :

-- Ma pauvre mère, je l’ai abandonnée à son triste sort : quel mauvais fils je fais !

-- Tiens, lui dit l’ogre, comme tu m’as bien aidé, je vais te faire un cadeau : amène à ta mère cette nappe, et elle sera enfin riche. Il suffit de dire « couvre, couvre, couvre-toi !» et elle se couvrira des plats les plus raffinés.  Je te donne un conseil avant que tu ne partes : attends d’être arrivé pour faire cela.

On s’en doute, dès le premier virage passé, Jeantou étend sa nappe, prononce la formule magique, voit avec ravissement la nappe se couvrir des plats les plus riches et des vins les plus délicats. Il avale tout ce qu’il peut, roule la nappe et reprend sa route.

Et le voilà qui fatigue, avec ce festin qui lui pèse sur l’estomac, aussi, quand il arrive à Ajat, au lieu de finir d’arriver à la Fargette, il s’installe à l’auberge.

-- Qu’as-tu donc à manger ? demande-t-il à l’aubergiste.

-- Dame, ce n’est pas un relais gastronomique, ici, lui répond l’homme. J’ai une soupe aux choux qui mijote dans la cuisine.

-- Crois-tu que je vais me contenter de ton brouet alors que je peux me régaler comme si j’étais le roi de France ?

Et il déplie sa nappe, prononce la formule magique et invite à sa table l’aubergiste, sa famille et tous les clients qui avaient eu la bonne idée de se trouver là ce jour-là.

Une fois le festin terminé, le Jeantou roule sa nappe et, pas bête, la glisse contre sa peau, sous sa chemise, avant de monter se coucher...

L’aubergiste lui dit :

-- Avant de te coucher, accepte un peu de cette eau de vie que je ne garde que pour mes meilleurs clients et amis. Je te dois bien ça.

Ce que Jeantou ne sait pas, c’est qu’il y a, qui ont macéré là-dedans,  quelques plantes ramassées à reculons par une nuit de peine lune et qui ont le pouvoir de procurer un sommeil de plomb.

 

hotelier.jpg

Aussi, tandis qu’il dort profondément, l’aubergiste et sa femme s’introduisent-ils dans la chambre de Jeantou pour le délester de sa nappe et la remplacer par une autre, normale, mais en tous points semblable.

Quand Jeantou arrive chez sa mère, le lendemain, il la trouve attablée devant un assiette de soupe au pain. 

Jeantou s’empare de l’assiette et, avant que sa mère n’ait pu réagir, la vide par terre, devant la masure puis étend sa nappe sur la table.

-- Tu vas voir ce que tu vas voir, lui dit-il. Et il prononce la phrase magique : «couvre, couvre, couvre-toi».

Mais rien ne se passe. Jeantou, au cinquième essai, comprend enfin qu’il s’est encore fait berner : Il commence à reculer prudemment. 

-- Pauvre de moi, s’écrie la mère au comble de la rage, voilà trois jours que je n’avais mangé et ce vaurien jette ma soupe aux oiseaux !

Elle reprend le barrancou qu’elle avait gardé à portée de main et se met à rosser son fils avec plus d’entrain encore que la fois précédente.

Jeantou se sauve et rentre tout penaud et courbattu chez l’ogre.

La vie reprend jusqu’au jour où Jeantou se remet à pleurnicher :

-- Ma pauvre mère, je l’ai abandonnée à son triste sort : quel mauvais fils je fais !

-- Tiens, lui dit l’ogre, tu ne m’as guère obéi, mais comme tu m’as bien aidé, je vais te faire un dernier cadeau : amène à ta mère cette canne au pommeau de fer, et elle sera enfin riche. Il suffit de dire « donne, donne, donne bien !» et ... et tu verras !.  Je te rappelle ce que je t’ai déjà dit par deux fois avant que tu ne partes : attends d’être arrivé pour faire cela.

Et comme il se doit, dès le premier virage passé, notre incorrigible Jeantou s’écrie « donne, donne, donne bien !».

Et sous les yeux amusés de l’ogre qui l’avait suivi jusque là et s’était caché derrière un arbre, voilà la canne au pommeau de fer qui se met en action. Et donne que je te donne, le dos du pauvre garçon résonne des coups qui pleuvent pis qu’averse de grêle sur les toits.

-- Donne, mais avec modération... fait l’ogre pris de pitié. Puis, estimant que Jeantou a compris la leçon, il ordonne à la canne d’arrêter.

Arrivé à l’auberge, Jeantou, qui a bon coeur, prévient l’aubergiste : ne dites pas « donne, donne, donne bien !» ou il en cuira à votre dos.

Pour l’aubergiste et sa femme, il s’agit d’une ruse de Jeantou pour qu’on ne lui vole plus son objet magique. Aussi, la nuit venue, ils subtilisent la canne et prononcent la formule magique.

Jeantou, qui dormait du sommeil du juste, est réveillé par d’horribles hurlements, car, croyez-moi, la canne au pommeau de fer, elle s’était mise à donner, et généreusement, ça oui. Le garçon descend et s’installe pour observer la scène...

-- Pitié, Jeantou, pleurent les aubergistes, arrête ce supplice et nous te rendrons ton bien. 

Au matin, quand les aubergistes sont tout près de succomber, Jeantou ordonne à la canne de s’arrêter. Il récupère son âne, sa nappe et sa canne et finit d’arriver chez lui.

Je vous laisse deviner qu’il n’est pas accueilli par sa mère avec des bravos ni des hourras, le Jeantou :

-- Va-t-en, fils ingrat, je te renie. N’espère pas remettre un pied chez moi.

Et en effet, elle a fermé sa porte de l’intérieur et reste sourde aux supplications de Jeantou.

Alors, celui-ci dit à sa canne:

-- Donne, donne, mais donne avec modération...

La canne s’introduit dans la maisonnette par la cheminée et commence à cogner le dos de la mère. Avec modération, certainement, mais à  cogner quand même. Tant et si bien que n’y tenant plus, celle-ci se décide à déverrouiller sa porte. En l’ouvrant, elle aperçoit le monceau d’or que Jeantou avait tiré de l’âne pendant qu’elle prenait sa raclée. 

jeanb-chardin-lebuffet

Jeantou étend sa nappe, et cette fois, elle se couvre d’un festin digne d’un empereur. 

-- Hé, dit Jeantou, avec tout cela, j’allais oublier d’arrêter la canne. 

Quand les coups arrêtent enfin de pleuvoir, la mère, en larmes, se jette au cou de son fils et le couvre de tendres baisers.

On dit qu’elle vécut longtemps encore, dans l’opulence, n’ayant plus à louer ses bras chez son riche voisin. Dame, riche, elle l’était devenue bien plus que lui, et cela grâce à son «vaurien» de fils.

Quant à Jeantou, il retourna parfois donner un coup de main à l’ogre, comme ça, pour le plaisir. On raconte aussi qu’il fit bien souvent bombance avec ses nombreux amis - pensez donc, s’il en eut ! - et qu’à ces occasions les vins coulaient à flot.

Mais moi, pauvre conteur, c’est sec, qu’il est, mon gosier,

et c’est pour ça que je me tais !

 

Dès le 17e siècle, Giambattista Basile donnait dans son recueil écrit en dialecte napolitain "Lo cunto de li cunti", appelé ensuite "il Pentamerone" une première version écrite de ce conte : "lo cunto de l'uerco" (le conte de l'ogre).

Deux siècles plus tard, les frères Grimm en recueillaient la version allemande. Version avec trois frères, au lieu d'un seul garçon, sans le personnage de l'ogre, et qui s'intitule "la table, l'âne et le bâton merveilleux". Pour la lire, cliquez sur ce lien.

 

Pour lire plus de contes, aller en page 2